Entre Schopenhauer et Mickey Mouse Partie 2

Rappelez-vous,

 

Dans le dernier épisode, deux questions restaient en suspens.

 

La première était la suivante : Puis-je, dans le domaine cinéphile, théâtral, musical, ou tout autre domaine culturel et artistique, regarder, écouter de TOUT sans conséquence directe ?

 

La seconde s’affinait quelque peu pour devenir celle-ci : ce que j’écoute définit-il ce que je suis ?

 

Pour ouvrir cette seconde phase de jeu de piste, nous pourrions en poser une troisième : ce que j’écoute me catégorise-t-il dans une “classe” sociale, économique, politique etc… ? Alors bien évidemment, Monsieur Bourdieu et bien d’autres se sont chargés de répondre à cette question à ma place. Si je ne m’engage à donner une ou des réponses, je me dis cependant qu’à ce jour la question reste toujours une réelle problématique sociale mais aussi culturelle.

 

Dans mon travail je suis confrontée à une énigme. Lorsque je me promène dans la rue et que je propose à une personne X d’aller voir avec moi la dernière création de danse contemporaine je me confronte globalement à deux types de réponses :

  • soit je fais face à une personne ultra-sensibilisée (par le biais de ses études, par le biais d’une éducation spécifique, par un intérêt personnel etc),
  • soit je me retrouve face à une personne qui me répond : “non ce n’est pas pour moi”.

Je pourrais bien évidemment enquêter sur la sensibilisation de la première personne cependant je me suis tout d’abord intéressée au sens réel de la phrase :  “Ce n’est pas pour moi”? J’ai envie de répondre “ pourquoi ?”

Est-ce la pratique en tant que telle qui inciterait à dire : “je n’aime pas la danse”.

Est-ce le lieu ? : “Je ne suis pas à l’aise dans un théâtre/opéra etc…”

Est-ce la fréquentation ? : “Je ne suis pas spécialisée contrairement aux personnes présentes”.

Est-ce l’image de moi que ma venue va transmettre ? “Je vais devenir un bobo, un gauchiste, un capitaliste”

 

N’y a -t-il pas alors une réelle incohérence entre l’UNIQUE caractéristique que ma venue dans un lieu culturel transmet sur mon identité et la pluralité culturelle qui nous est pourtant proposé aujourd’hui ?

 

Comment est-il possible d’avoir accès aux expositions, aux festivals, aux concerts, aux cinémas, aux théâtres tout cela dans des temps et des espaces variés et en même temps, être étiquetée par l’image d’une pratique ou d’un intérêt ? Permettez moi d’insister j’en reviens à ma question initiale. Pourquoi ne puis-je pas regarder légitimement, et ce sans déséquilibre d’intérêt, un disney le matin et aller voir Aurélie Dupont le soir ?

 

Je l’avais déjà évoqué dans la première partie, si on prend un peu de recul, se dégage deux notions d’ordre prioritairement sociale :

  • le mainstream
  • l’élitisme

 

Concrètement, si l’on se concentre sur les définitions de ces deux notions, la première se dit être quelque chose de massivement populaire, de grand public,  quelque chose qui parle à tous.

La seconde, quant à elle, consiste à favoriser l’accessibilité d’une pratique par exemple, à une population que l’on juge comme étant la plus adaptée, la meilleure, amenant de ce fait à une dévalorisation du reste de la population.

 

En confrontant ces deux définitions, et en essayant d’être le plus objectif possible ( soit en essayant d’ôter toutes les connotations péjoratives que représentent ces deux notions, autrement dit la grossièreté pour l’un et la supériorité pour l’autre),  on pourrait se dire que l’élitisme invite à créer des petits groupes dans un grand groupe déjà présent.

De ce fait l’élitisme tend inévitablement à catégoriser et sectoriser. Or la sectorisation et la catégorisation peut-elle se voir indépendamment de la spécialisation ?

Exemple, plus je suis spectatrice de danse, plus mon oeil s’affine, mon analyse se précise. Je deviens exigeante, et j’entre donc dans une catégorie de spécialiste qui me rend parfois indifférente à des pratiques “débutantes” ou à d’autres pratiques en général.

Cela fait-il de moi une réactionnaire sur le reste du monde ? Non

Cela fait-il de moi une anti-conformiste ? Absolument pas, et pourtant…

 

J’ai parfois la sensation que l’élitisme et le mainstream s’affrontent dans un combat sanglant fortement improductif. Considérée comme deux notions aux antipodes l’une de l’autre, il est impossible de les envisager comme complémentaires. Exactement de la même façon; il est impossible de s’entendre dire : j’écoute Britney Spears et Beethoven dans la même phrase, sans inciter plus d’intérêt pour l’un que pour l’autre et sans me catégoriser inévitablement dans une classe, une catégorie de pratique. La catégorisation de l’identité se constate donc par l’expression de nos usages et de nos pratiques.

N’est-ce pas profondément réducteur ?

N’est-ce pas à partir de cet instant que la communication et le partage entre les populations connaît ses premières barrières ?

 

De ce fait, plutôt que de renier une pratique par rapport à une autre, plutôt que de penser que la constitution d’un “groupe spécifique” (dit élitisme) vient en confrontation d’un “courant dominant” (dit mainstream) , n’est-il pas plus intéressant et riche d’imaginer que la constitution de ce “groupe spécifique” voire presque ce groupe référant d’une pratique vient en continuité, comme une richesse complémentaire, à une culture générale construite brique par brique par une population toute entière ? Ne peut-on pas envisager la pratique culturelle dans une horizontalité des rapports et voire la culture comme une grande matière à répartir selon des affinités, des envies et des spécificités ? N’est-il pas possible de stopper cette verticalité culturelle, mais aussi hiérarchique, sociale, politique qui rend plus puissant un élément par rapport à un autre ?

 

Souvenez-vous de notre exercice. Je vais jouer le jeu de la transparence avec vous.

 

Si l’on reprend une à une les consignes,voici ce à quoi je vous proposais de vous amuser :

– donner une musique référence

– donner une musique stimulante

– donner une musique répulsive

– donner ce que j’appelle la musique de la honte

 

La musique “référence” est une musique de Jean-Jacques Goldman, nommée “Puisque tu pars”. Elle témoigne pour moi plusieurs caractéristiques : l’éducation musicale transmise par mon père, une beauté voire même une poésie textuelle qui m’évoque beaucoup d’émotion et un affect pour la diversité rythmique au sein de la chanson.

 

La musique “stimulante” est “Bohemian Rapsody” des grands Queens qui génère en moi une électricité qui me donne l’impression de posséder le monde.

 

La musique qui provoque en moi une répulsion, c’est finalement tout le répertoire de Mylène Farmer. Je n’approuve pas la mélodie, les instruments, le rythme, le ton de la voix et les paroles me sont profondément indifférentes.

 

Enfin la musique de la honte ( attention, dur dur comme révélation), c’est “la Boulette” de Diam’s. Ma seule justification est qu’à mon sens, dans des temps anciens, j’étais une rappeuse aux goûts douteux.

 

Finalement si l’on constate un peu mes choix, chacune de ces musiques ne témoigne pas d’une linéarité artistique mais plutôt d’une linéarité de référentiel. Un référentiel sentimental, éducatif, voire presque même cérébrale, selon les intensités de stimulation que l’oeuvre provoque en moi. Ainsi nos pratiques culturelles si elles peuvent centraliser en nous des goûts plus inscrits que d’autres, ne nous demande pas globalement de choisir une couleur unique. Nos pratiques culturelles représentent plutôt une longue histoire personnelle, professionnelles et évolutive dans le temps et dans l’espace.

 

Finalement j’ai envie à travers une question à tiroir, de prôner ou plutôt de continuer un combat déjà bien entamé sur l’équilibre des pratiques culturelles. Car concrètement, soyons honnête, nous sommes tous l’élitiste ou le mainstream de quelqu’un. Alors pourquoi se battre quand l’on pourrait plutôt tout partager ?